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La beauté cachée des grands ensembles

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Audrey COURBEBAISSE
Maître de conférences associée en Théorie et Pratique de la Conception Architecturale et Urbaine, membre du LRA
Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Toulouse

Que connaissons-nous des grands ensembles de Toulouse ? Derrière la mauvaise image et les idées reçues qui les relèguent loin des sentiers touristiques de la Ville rose, savons-nous que chacun possède un sens original et singulier apporté par le projet de l’architecte concepteur et vivant dans la parole de ses habitants ? Un sens parfois oublié ou méconnu qui nous invite au voyage dans les coulisses de la ville.

Quelques cités d’habitations collectives, 1950-1973

 

À l’aube des années 1950, Toulouse souffre d’une importante crise du logement : vétusté du parc existant, croissance démographique, arrivée massive de réfugiés et d’immigrés italiens, espagnols, etc. Elle est peu touchée par les destructions de la guerre hormis à Empalot où le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme programme, dès 1948, l’ambitieux projet de la cité Daste. Ensoleillement, espace, verdure, le ton est donné avec ce premier grand ensemble : celui d’une ville entrant dans la modernité.

Photo-montage du quartier d’Empalot, 1950

Une vingtaine d’ensembles d’habitations collectives de plus de 300 logements 1 suivront jusqu’en 1973, date officielle de la circulaire signant l’arrêt national des grands ensembles.
Il n’est pas aisé de lire ce qui fait qualité dans ces ensembles d’habitations, du fait de leur grand nombre, masse derrière laquelle se cachent détails architecturaux et éléments de confort ; en outre, comme tout ensemble bâti vivant et habité, ils ont souvent subi de nombreuses transformations rendant illisible la cohérence d’ensemble, architecturale, urbaine, paysagère qu’avait souhaitée l’architecte.
Le livre Toulouse, le sens caché des grands ensembles 2 tente de mettre en lumière ces qualités en restituant les volontés initiales des architectes et en s’appuyant sur les témoignages et les mémoires des habitants.

Des qualités architecturales, urbaines et paysagères

Plus que les tours et les barres que nous leur associons volontiers, les grands ensembles sont avant tout des ensembles bâtis.
Et qui dit ensemble bâti pour un architecte des années 1950 formé à l’architecture par l’enseignement académique des Beaux-Arts, dit unité ou cohérence du tout – appelée dans le jargon « parti » – c’est-à-dire une image unitaire, un fonctionnement autonome, des limites et une entrée claires et identifiables.

Les Mazades, grand ensemble pensé comme un tout cohérent par ses architectes, Jean Montier et Edouard Weiler, 1958-1970

Ils sont chacun différents, rendus singuliers par la culture et la personnalité de l’architecte créateur, mais ils renvoient tous à des logiques sociétales plus larges dont on a malheureusement oublié l’existence. « Les valeurs de standard, de confort, de luminosité, de modernité, constructives qui nous seraient devenues indifférentes parce qu’assimilées3 ».
Ainsi, les grands ensembles nous parlent :

  • de confort : ils apportent eau chaude, chauffage, lumière, séchoir, salle de bain, cellier, cuisine équipée à des familles venues de la proche campagne ou de logements vétustes de la vieille ville ;

« En 1961, j’habitais la tour, un appartement tout neuf au 17e étage, avec vue sur Toulouse. La tour, c’était une petite merveille ! Il faut dire que pour beaucoup d’entre nous, nous venions d’appartements vétustes dans le centre de la ville. C’est la première fois qu’on voyait un chauffe-eau, qu’on avait une douche, une salle de bain avec une petite baignoire et, chose que par la suite on n’a pas trouvé très glorieux, les vide-ordures à portée. Je me souviens quand on était au travail ou entre amis, qu’on discutait : « j’ai un appartement, je n’ai pas besoin de descendre les ordures, elles descendent toutes seules ! » »

  • de baby-boom : les cités d’habitations sont pensées au service des familles et de leurs nombreux enfants, comme à la cité Daste où sont prévus centre de puériculture, préaux surélevés, rampes d’accès aux entrées pour les mamans avec des landaus, locaux pour les poussettes, continuité des chemins piétons jusqu’à l’école et aux terrains de jeux ;
  • d’hygiénisme, avec la recherche du meilleur ensoleillement possible des logements, impliquant une certaine orientation, le parallélisme des immeubles et la vue dégagée des logements sur le parc comme à Papus ;
  • de culture urbaine classique comme à la Belle-Paule conçue en deux îlots urbains en harmonie avec le contexte pavillonnaire (contrairement à ce que l’on peut croire, les grands ensembles ne sont pas toujours en rupture avec la ville existante) ; l’architecte R. Valle donne aux immeubles de la résidence l’image des pavillons de la Côte Pavée en jouant de demi-niveaux autour d’une même cage d’escalier, de décalages des immeubles en alignement sur la rue, du découpage vertical des façades avec des têtes de murs en briques pour réduire l’effet de masse ;
  • de fonctionnalisme, avec la séparation des voitures et des piétons induisant la recherche de continuités piétonnes, comme aux Mazades où des portiques courent sur l’ensemble des rez-de-chaussée des immeubles ;
  • d’esthétique de la série, à la mode dans ces années-là, bien que tous les architectes n’aient pas eu recours à la préfabrication lourde, avec l’utilisation de chemins de grue et de coffrage tunnel. Le travail de composition des façades à partir de motifs répétitifs, le découpage des enduits avec des faux-joints ou l’usage de peinture rappelant l’esthétique du béton brut de décoffrage sont récurrents.

Les préaux avec rampes d’accès et les porches traversants sur lesquels donnaient d’anciens commerces

La remarquable intégration de la Belle-Paule dans son environnement

La cité Roguet où l’enduit gris béton et l’alternance répétitive des balcons donnent cette esthétique si particulière

Le « vivre-ensemble »

Nombre de grands ensembles sont conçus comme de petits villages avec leur clocher (symbolique de l’élément vertical que l’on retrouve dans la tour et la cheminée de la chaufferie collective), l’esplanade, les placettes, l’école, des commerces de proximité, des promenades… et une grande place réservée aux espaces plantés.

Placette avec bassin à Ancely, grand ensemble connu pour la qualité de ses espaces verts naturels et de son aménagement paysager

« Par derrière, il y avait des chemins qui descendaient, c’était le coin nature, forêt, campagne, c’était un peu le poumon vert de la cité. On était dans un petit village de 2 000 habitants. »

Les habitants témoignent combien il faisait bon vivre dans la cité. Ils nous parlent d’esprit de famille, du partage d’une machine à laver, de la surveillance commune des enfants jouant dans le parc, des longues heures à discuter, assis sur les marches du hall d’entrée, alors que la soirée d’été n’en finit pas de s’étirer. Des commerces et des commerçants que l’on connaît, du gardien qui, circulant à bicyclette, veille sur la dignité de la cité.

« Les après-midi, toutes les mères de famille descendaient avec une chaise, elles s’asseyaient là avec les enfants. Il y en avait qui tricotaient. L’été, il y en avait qui prenaient le parasol. Tout le monde se rejoignait là. »

Même si la quasi-totalité des commerces de proximité situés en pied d’immeubles a disparu, remplacés aujourd’hui par des associations de quartiers, tous relèvent l’agréable proximité des commerces, des équipements et des services, situés sur les voies principales de la ville aujourd’hui étendue. Peu nombreuses sont les cités d’habitations qui ne sont pas desservies par le métro ou le tramway.

« J’ai le supermarché, il y a le coiffeur, il y a des banques, il y a des magasins, deux pharmacies, là on a deux médecins, on a l’autobus qui va et qui vient. »

N’oublions pas non plus que, lors de la réalisation, les grands ensembles présentaient une grande mixité sociale. Construits notamment à proximité des grandes entreprises ou usines de la ville, ils étaient aussi bien habités par les patrons que par les employés.

La disparition ou la méconnaissance de ces éléments nous font malheureusement considérer les grands ensembles comme des non-lieux qui, au mieux, doivent s’ouvrir, se rattacher, se connecter toujours davantage aux parties de la ville construites antérieurement et, au pire, être démolis. Or, l’objet de l’ouvrage et de la recherche-action qui y fait suite, Toulouse, du grand ensemble à la ville durable. Prospectives et actions 4, est de tirer parti de ces éléments qualitatifs et de leurs caractéristiques pour penser la transformation respectueuse des grands ensembles et leur intégration à la ville de demain. À travers une série d’entretiens et de relevés habités, apparaissent aussi les lieux bien ou mal-aimés des habitants, les transformations et les appropriations possibles des logements, des cages d’escaliers et des parties collectives : ils nous permettent ainsi de regarder le grand ensemble non plus comme une structure rigide et fermée, mais comme un formidable témoin de l’évolution des modes d’habiter et de la capacité à se transformer.

Carte des 17 grands ensembles toulousains de plus de 300 logements parmi 69 ensembles de plus de 100 logements

  1. La distinction est faite avec les villes nouvelles en construction au même moment, notamment le Mirail, et dont il n’est pas question dans ce travail. Contrairement aux villes nouvelles, les grands ensembles font l’objet d’une conception unitaire (une même équipe d’architectes concepteurs).
  2. COURBEBAISSE. A., Toulouse, le sens caché des grands ensembles, Presses Universitaires du Midi, 2017, 304 p
  3. MICOUD A. et ROUX J. « L’architecture en procès de réhabilitation. Réflexion sur l’appropriation patrimoniale », Les Annales de la Recherche Urbaine n° 72, septembre 1996, pp.136-142.
  4. Recherche issue du programme de recherche interministériel « Architecture du XXe siècle, matière à projet pour la ville durable du XXIe siècle », financée par le Bureau de la recherche architecturale, urbaine et paysagère pour une durée de trois ans, LRA-ENSA.

Photomontage © R. Chini et R. Armandary, Techniques et Architecture n°9-10, 1951 ; carte postale © CELY ; carte et photographies © A. Courbebaisse

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