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La face cachée d’une entrée de ville

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Anne PÉRÉ
Architecte Urbaniste, maître-assistante en Ville et Territoire, membre du LRA
École Nationale Supérieure d’Architecture de Toulouse

Pour les Toulousains, la Route de Paris est synonyme d’un axe à majorité commerciale dominé par le trafic des voitures et des camions. Le paysage urbain « standardisé » s’allonge indéfiniment dans une juxtaposition de boîtes et de bâtiments hétéroclites. Pourtant, au-delà du regard de l’automobiliste et du consommateur d’espaces commerciaux, le tissu et les usages sont bien plus complexes qu’il n’y paraît. Une identité moins perceptible, issue d’une stratification du territoire encore à dominante rurale dans les années 1950, émerge à de nombreux endroits, créant des lieux différents…

Zoom sur la Route de Paris

 

Un territoire construit par une superposition d’usages sur un temps long

Au XVIIIe siècle, la Route de Paris était la voie « royale » de l’entrée sur Toulouse depuis Montauban. L’infrastructure territoriale traversait la plaine de la Garonne en grandes lignes droites plantées d’arbres d’alignement. Le canal latéral à la Garonne puis, à la fin du XIXe siècle, le chemin de fer sont construits et viennent compléter le système d’infrastructures à proximité de la route. L’agriculture est omniprésente avec, comme souvent dans la plaine de la Garonne à cette époque, une part importante de vignobles. La ville s’est étendue au-delà des remparts et l’urbanisation s’étend sur la route royale, souvent en lien avec l’activité agricole et maraîchère. En 1950, c’est encore une voie dans la campagne, traversant un territoire maraîcher riche et très étendu. L’espace est structuré par ce système dominant, composé de très longues et minces parcelles maraîchères accompagnées de longères, de fermes installées en bordure de voies de communication et de réseaux de canaux irrigant les terres.
La seconde moitié du XXe siècle voit l’avènement de l’étalement urbain, facilité par le développement de la voiture pour tous. L’urbanisme se construit suivant des poches de fonctions spécifiques, et le zonage devient une méthode de planification urbaine. Les entrées de ville s’uniformisent, accueillant activités tertiaires et commerciales entourées de vastes parkings. Cette façade caractérise l’ensemble du territoire traversé et lui donne sa « marque », comme le fait l’abondante signalétique des enseignes présentes tout au long de l’avenue.
Au-delà, à partir des chemins et des hameaux ruraux, se construit un périurbain dominé par l’habitat pavillonnaire.
Pourtant, le territoire est à l’image des parchemins que les auteurs médiévaux grattaient pour y déployer un nouveau texte 1 : il reste toujours des traces des anciennes utilisations qui se superposent aux nouvelles. Ces fragments, délaissés ou réutilisés, émergent par endroits et confèrent une diversité et un caractère particulier à l’entrée nord de l’agglomération toulousaine.

Secteur de la Route de Paris au XIXe siècle (carte d’état-major), en 1965 et aujourd’hui

L’empreinte des anciennes activités maraîchères et des exploitations de gravières

D’anciens parcellaires maraîchers subsistent, trames donnant une orientation en diagonale à de nombreuses implantations d’activités aux abords de la route, mais aussi à certains habitats pavillonnaires en vis-à-vis de lotissements génériques. Ici, c’est une demeure liée à l’activité agricole qui subsiste avec son parc boisé comme le château de Fenouillet isolé dans une ancienne zone de dépôts, là une maison de maître réhabilitée en maison de retraite, une ancienne ferme reconvertie en habitat…
Au détour d’un chemin, on découvre des lacs entourés d’arbres, havres de nature en bord d’autoroute et à l’arrière d’un entrepôt, avec quelques pêcheurs à la ligne et un joggeur : ce sont d’anciennes gravières qui parsèment le territoire à proximité de la Garonne. Elles faisaient partie d’une industrie florissante exploitant les sous-sols du lit majeur du fleuve, puis elles ont progressivement disparu au profit de la zone d’activités commerciales.
Dans ces zones dont le fonctionnement a engendré un aménagement recouvrant uniformément le sol de bitume, subsistent néanmoins des espaces délaissés, isolés en bord de route : larges parcelles inaccessibles ou parfois encore cultivées, plantations préservées qui permettent à la pleine terre d’être présente. À l’arrière de la Route de Paris, le paysage devient juxtaposition et confrontation de deux modes d’appropriation de l’espace.

Coupe territoriale et ambiances paysagères et sonores du secteur de Fenouillet

La trame interrompue des chemins et des réseaux d’eau

Le territoire est aussi composé d’un système de réseaux qui se superposent et s’opposent.
Les anciens chemins ruraux tracent encore souvent les rues d’aujourd’hui, donnant à l’arrière de la Route de Paris la sensation d’être encore dans des terres agricoles construites de hangars. Leur configuration étroite, les fossés, les sinuosités de leur parcours contrastent fortement avec les aménagements routiers des voies d’accès à la ville. D’anciens chemins finissent en impasses sur l’autoroute A62, barrière quasi infranchissable. D’autres traversent des no man’s lands pour venir se raccorder au canal, coincé au bord de la voie ferrée, et permettent tout à coup de changer de temps et d’espace, de partir loin dans la vision et dans la promenade…
Les chemins de l’eau sont tout autant chahutés. Le système hydraulique dans la plaine de la Garonne était dense : ruisseaux allant vers le fleuve, réseaux de canaux irrigant les parcelles agricoles et maraîchères. Cette ressource a été considérablement mise à mal par les implantations des grandes activités bordant la Route de Paris. Les ruisseaux et les canaux furent en grande partie enterrés pour les uns, détruits pour les autres. Il subsiste cependant des bribes de lignes d’eau ouvertes, accompagnées d’arbres qui constituent un maillage en pointillé du territoire.

Le long de la Route de Paris

 

La face cachée, nouvelle ressource du territoire ?

Les entrées de ville ne sont plus aujourd’hui la vitrine attractive d’un modèle de consommation tous azimuts. Partout, une évolution des zones commerciales anciennes et parfois obsolètes se profile. L’exigence en matière de développement durable, les nouveaux rapports au commerce avec des retours vers les proximités, le commerce numérique, sont en train de modifier les comportements des usagers et les actions des groupes commerciaux.
L’identité multiple existant à l’arrière de ces zones, le substrat contenu dans des lieux plus cachés, les usages distendus, de l’habitat à l’artisanat ou à l’agriculture, en font des espaces mixtes, difficilement réductibles à une qualification… Les architectes urbanistes et les paysagistes se soucient aujourd’hui de ces traces qui montrent l’épaisseur et la complexité d’un territoire, dont ils font souvent la base d’un projet de requalification. Les aménageurs comprennent l’intérêt d’une intervention qui redécouvre les sols et les réseaux, les trames vertes et bleues, en gérant de manière plus légère le rapport entre un site et l’empreinte de l’homme.
Et si demain l’envers du décor devenait le point d’accroche pour une recomposition future ?

 

Références bibliographiques

BOURRET J., ESCAFFRE F., JAILLET M.-C., PÉRÉ A., « Les fragilités urbaines d’une métropole attractive », Une trajectoire métropolitaine – l’exemple de Toulouse, Le Moniteur, 2016, pp. 69-103.
MANGIN D., La Ville franchisée : formes et structures de la ville contemporaine, Éditions de la Villette, 2004.
CORBOZ A., Le Territoire comme palimpseste et autres essais, Les éditions de l’imprimeur, 2001.
MAROT S., L’Art de la mémoire, le territoire et l’architecture, Éditions de la Villette, 2010.

  1. CORBOZ A., Le Territoire comme palimpseste et autres essais, Les éditions de l’imprimeur, 2001.

© IGN, © A. Péré

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