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L’invention du surnom
de « Toulouse ville rose »

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Une historienne et une coloriste reviennent sur la couleur de la « ville rose »…

Luce BARLANGUE,
Professeur émérite de l’art contemporain, membre du FRAMESPA — CNRS Université Toulouse II — Jean Jaurès

Dans le Dictionnaire des mots et des expressions de couleur du XXe siècle du CNRS, on lit : « la ville rose, locution nominale féminine référence à la couleur rose des murs de briques, des maisons de cette ville. Surnom de Toulouse ». Il n’en fut pas toujours ainsi 1

« Toulouse palladienne »

Tous les guides touristiques qui se multiplient au XIXe siècle font référence au qualificatif de « cité palladienne » employé par le poète Martial qui témoignait ainsi du goût de ses habitants pour les lettres et les arts. Dans de nombreux guides, on précise que Toulouse mérita aussi l’épithète de « savante », et de « sainte »… Deux guides seulement font référence à la notion de couleur : le blanc des façades badigeonnées et le rouge de la brique. Il faut attendre ensuite les années 1910 pour que le guide Trois jours à Toulouse la ville rose édité par Labouche, précise : « “la ville rose”, comme je l’ai souvent entendue désignée, possède de nombreuses richesses artistiques et archéologiques et aussi un charme particulier ». Dès lors « Ville rose » rima avec l’idée d’un charme spécifique dont les guides et les écrits de voyageurs célèbres, tel Stendhal, avaient fort peu parlé…

« Ville rose »

À partir des années 1890, au moment même où la ville se transforme pour devenir une cité moderne, a contrario les guides font référence à la brique des vieux quartiers… L’on passe du surnom de « palladienne » à celui de « ville rose », d’une appellation historique sous-entendant une culture humaniste, à un qualificatif aisément compréhensible par tous…

Curieusement il semble que ce soit le cénacle très savant des poètes, appelant à une renaissance régionaliste ouverte à la modernité, qui en ait eu l’initiative 2. Dans leurs écrits, entre 1896 et 1906, il est question d’un charme ténu, fragile et rare, d’autant qu’il est menacé, d’une nature et d’une ville méridionales refuges momentanés, face à la ville frelatée, mangeuse d’hommes bien que Ville Lumière, Paris… Reviennent des épithètes lumineuses pourpre, vermeil, mais surtout, or et rose, toujours positives. Tout naturellement, Toulouse, au présent, devient figure poétique à l’égal de ses figures mythiques majeures : la Belle Paule et surtout Clémence Isaure… La rime facile Tolose/rose fit sans doute le reste… Si cette invention fut transformée en « appellation de marque », ce fut parce que le qualificatif poétique eut du succès auprès du milieu des spécialistes du tourisme… En 1903, est fondé à Toulouse un des premiers syndicats d’initiative dont le but avoué était de retenir des touristes allant jusqu’alors directement « aux Pyrénées ». Dès 1904, son vice-président S. Guénot, universitaire, professeur de géographie, proposait de valoriser l’image négative de Toulouse réduite à ses monuments insignes. Il argumenta sur le charme, l’ambiance spécifique, dus au climat, à la lumière et à la brique. Sur les couvertures, désormais roses, du Bulletin du syndicat, « Ville rose » paraît en 1906 et 1907.

Dans le même temps, entre 1900 et 1905, le rose contamine les cartes postales, « souvenirs de Toulouse » de la Maison Labouche. Le grand décor du Capitole, mis en place de 1898 à 1914, participa aussi à la naissance du surnom : Les Rêveurs d’Henri Martin aux nuances de roses jouèrent pour déclencher l’image mentale de « Toulouse ville rose ». Enfin, l’association des Toulousains de Toulouse fondée en 1905 insista sur l’atout identitaire de la brique. La cause semblait entendue…

Ville rose ou rouge

Pourtant à partir des années 1920, des textes très militants d’Armand Praviel, conjuguant désormais une vision méridionaliste avec un nationalisme convaincu, lancèrent le débat 3. Praviel moque le rose, « rose comme un bonbon fondant ». Pour lui, Toulouse est « Rouge, sanglante, tragique ». Cette vision d’une histoire toulousaine, violente, mais aussi brillante, fut partagée par Maurice Magre dans Le Sang de Toulouse histoire albigeoise du XIIIe siècle (1931) ; il chante la « ville bâtie en pierre rouge, en pierres inébranlables comme le cœur des hérétiques… ». Dans ce débat, Images de Toulouse de Paul Mesplé illustré par Édouard Bouillères (1933), est plus consensuel : « Ville rose ! cela a quelque chose de clair et de plaisant, de rassurant aussi ». Cette couleur était nuancée à l’image des roses, ocres ou rouges des « images » du peintre…

Par la suite, à partir des années 1940, grâce à un encadrement administratif de protection des sites, Toulouse put commencer à redevenir totalement et réellement ville rose/rouge…

1. BARLANGUE L., « L’Invention du surnom de “Toulouse ville rose” », Toulouse, une métropole méridionale : vingt siècles de vie urbaine, Méridiennes, 2009.
2. Des revues telles les Essais de jeunes, L’Effort, L’Âme latine, Poésie.
3. PRAVIEL A., L’Histoire tragique de la Belle Violante, Paris, 1924. PRAVIEL A., Toulouse capitale du Languedoc, Le Languedoc rouge, Artaud, Paris, 1941. PRAVIEL A., La ville rouge, Toulouse capitale du Languedoc, La renaissance du livre, Paris, 1933. « Vision de Toulouse » illustré par Bouillères, L’Illustration, septembre 1929.

 

Photos © Ville de Toulouse, Archives municipales, Cote FRAC31555 9Fi183 – 9Fi4189 – 9Fi4185 – 9Fi443 

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