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Toulouse artistique 1880-1940,
une métropole à l’identité méridionale ?

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Luce BARLANGUE,
Professeur émérite de l’art contemporain, membre du FRAMESPA — CNRS Université Toulouse II — Jean Jaurès

Des années 1880 jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, Toulouse chercha à affirmer une identité confirmant son désir de se présenter comme une métropole artistique déterminante dans le paysage national. Ce faisant, elle usa d’épithètes identitaires : « toulousain », « méridional », « latin », « occitan » 1

Pour spécifier son individualité artistique, des hommes politiques et des artistes plasticiens originaires du Midi toulousain affirmèrent l’existence d’une École toulousaine. Ce fut cette bande des Toulousains vivant à Paris, de renommée nationale ‒ Jean-Paul Laurens, Benjamin — Constant, Edouard Debat-Ponsan, Henri Martin, Alexandre Falguière, Antonin Mercié 2 ‒ que les municipalités radicales toulousaines, entre leur arrivée au pouvoir en 1888 et la Grande Guerre, imposèrent à l’État pour les commandes publiques. Pour triompher d’une épreuve de force avec Paris, il fallut défendre l’idée d’une originalité d’inspiration et de facture. Cette dernière, toute relative, participant d’un académisme éclectique dominant l’art officiel, reçut cependant l’onction du Ministère en 1898, au moment de l’inauguration de la Salle des Illustres : « En résumé l’École toulousaine se distingue par un fort enseignement plastique, un sentiment très intense de la vie, un sentiment pénétrant des réalités concrètes qui fait que, soit qu’ils puisent leur inspiration dans le souvenir et le rêve, les maîtres qui la composent ne s’égarent jamais dans les conceptions vagues et nébuleuses, les impressions de genre, les transpositions d’art ». Désormais l’École toulousaine au présent pouvait relayer celle du XVIIe siècle. à l’actif de cette notion, notons la réalité d’une véritable communauté affective et intellectuelle unissant les artistes plasticiens, mais aussi les musiciens, littérateurs, hommes politiques, réunis au sein d’ententes « toulousaines » dont la plus active fut celle des Toulousains de Paris…

À partir du début de XXe siècle, ce furent les épithètes « méridional » et « latin » qui eurent la faveur des élites locales. Elles avaient le mérite de faire participer la métropole toulousaine d’ensembles géographiques et culturels plus ouverts, très présents dans les préoccupations nationales, voire nationalistes, de l’époque. Les milieux des revues, L’Art Méridional et L’âme Latine, de Poésie eurent le souci de contribuer au renouveau du milieu culturel local. À partir de 1905, la Société des Artistes méridionaux partagea ces options et affirma son désir de créer un art régional et moderne à la fois sans passer par l’exil de la Capitale…

Le Triomphe de Clémence Isaure par Gustave Violet, fronton de la piscine municipale Nakache à Toulouse

Un art moderne « tempéré »

Dans l’entre-deux-guerres, ce désir appelé se vérifia à la mesure du succès des Artistes méridionaux : Arthur Fages, Edouard Bouillères, Henry Parayre, André Abbal, André Arbus Edmond Alet… Certains œuvrèrent pour les grands chantiers municipaux à vocation sociale : Bibliothèque municipale, Parc des sports, écoles… Ils eurent aussi une fidèle clientèle privée qui apprécia un art moderne « tempéré » qui s’inspirait de références ancrées dans le passé et de sujets locaux. Le Parnasse occitan de Saint-Saëns à la Bibliothèque municipale 3 incarna parfaitement l’idée d’une Toulouse, métropole méridionale, terre d’épanouissement d’une culture artistique d’un Sud aux profondes racines méditerranéennes. Toutes ces préoccupations furent alors étroitement liées à celles de cercles intellectuels et artistiques, auxquels d’ailleurs nombre de plasticiens appartenaient ; les vitrines en furent plusieurs périodiques et journaux : Le Travail, organe de la Ligue Oc, L’Archer, La Dépêche, L’Express du Midi, Le Télégramme… En 1936 encore la nouvelle association des Artistes occitans, revendiqua : « la plus pure tradition de l’art régional » de la « chère patrie Toulouse », « carrefour de notre vieille civilisation latine ».

Un creuset artistique régional

À la veille du second conflit mondial, Toulouse se montra comme la métropole d’un creuset artistique régional lors de l’Exposition internationale de l’art et des techniques de Paris en 1937. Le pavillon régional Pyrénées-Languedoc exposa en effet les peintures sculptures, meubles, objets d’art décoratif d’artistes qui, pour beaucoup, vivaient de leur art dans le Midi toulousain… La spécificité relative de leurs créations fut à la mesure de celles des autres pavillons régionaux : des thèmes et motifs locaux, un style figuratif d’un modernisme tempéré légèrement géométrisé, des couleurs décalées par rapport au strict rendu réaliste… Réussite certes, mais obtenue en excluant les influences des ruptures des avant-gardes expérimentées dans le creuset parisien…

De la difficulté de conjuguer identité régionale et modernité radicale ? Sans doute… De la nécessité d’un savant dosage ? Peut-être…

1. BARLANGUE L., De l’utilisation des épithètes « Toulousain », « Méridional », « Latin », « Occitan », à des fins identitaires », dans la vie des arts plastiques à Toulouse de 1880 à 1940, dans l’Art du Sud, de la création à l’identité (XIe – XXe siècle), Comité des travaux historiques et scientifiques, 2003.
2. Intervinrent aussi : les peintres Casimir Destrem, Edmond Yarz, Paul Gervais, Henri Rachou, les sculpteurs Antonin Carlès, Théophile Barrau, Théodore Rivière…
3. Les artistes de la bibliothèque municipale, Toulouse 1935 [Texte imprimé] : centenaire de la Société des Artistes Méridionaux : [exposition, Toulouse, Bibliothèque d’Étude et du Patrimoine, du 15 novembre 2005 au 15 janvier 2006]/[textes de Louis Peyrusse et Luce Barlangue], Bibliothèque de Toulouse, DL 2005.