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Le commerce dans les grands ensembles : quand le populaire est attractif, l’exemple de Vaulx-en-Velin

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Nabil ZOUARI
Ingénieur des Travaux Publics de l’État Doctorant en urbanisme, géographie et aménagement, membre du RIVES-ENTPE (Laboratoire de Recherches Interdisciplinaires Ville, Espace, Société - École nationale des travaux publics de l'État)
Université de Lyon

Les plates-formes commerciales des grands ensembles d’habitats sociaux ont connu, dès les années 1970, un déclin précoce de leur commercialité. Cet échec est généralement expliqué par divers facteurs, dont la paupérisation de ces quartiers, ou le déploiement des hypermarchés en périphérie des villes françaises. Néanmoins, certaines de ces polarités commerciales affichent une bonne santé économique avec d’importants chiffres d’affaires, un faible taux de vacance et peu de rotation. C’est notamment le cas du centre commercial du Mas du Taureau à Vaulx-en-Velin dont le chiffre d’affaires annuel est estimé à 16 millions d’euros 1, et cela malgré la réduction de la chalandise induite par de récentes démolitions d’immeubles 2.
Ce centre a été introduit dans les années 1990 pour rompre avec le monofonctionnalisme résidentiel du grand ensemble et constituer ainsi un pôle de quartier. Aujourd’hui, l’appareil commercial est vétuste et la clientèle particulièrement populaire. Depuis 2012, le taux de chômage du quartier se maintient autour de 30 % et le revenu médian fiscal par unité de consommation, égal à 9 200 € 3, demeure bas. À cela, s’ajoute une image marquée par l’insécurité ainsi que par ce qui apparaît comme une spécialisation ethnique. Le Mas du Taureau est de ce point de vue typique des grands ensembles de banlieue, devenus terres d’accueil d’une immigration postcoloniale.
Cette lecture de la situation oriente les interventions publiques et inscrit l’activité commerciale dans un contexte d’hyper régulation. D’une part, le centre commercial se positionne au coeur d’un quartier ANRU 4, et à ce titre, la rénovation urbaine envisage une profonde refonte de l’armature commerciale existante. Le projet urbain prévoit notamment la démolition et la reconstruction du centre commercial. D’autre part, les autorités locales assurent une gestion quotidienne active d’une large part du centre. Ainsi, une partie de l’activité commerciale est régulée par l’intermédiaire d’une commission d’attribution des locaux commerciaux chargée de sélectionner les porteurs de projet. De plus, depuis 2009, les nouveaux arrivants se voient proposer des conventions temporaires d’occupation 5 dotées de clauses de non-concurrence afin d’éviter les doublons commerciaux.
Dans ce contexte, les capacités de résilience (Soumagne 2014) des commerçants apparaissent remarquables, et leurs stratégies économiques donnent des résultats largement au-dessus de la moyenne 6. Ces résultats témoignent de l’élargissement considérable du rayonnement du centre, qui a largement dépassé les limites du quartier, notamment auprès des classes populaires et des personnes ayant des liens avec l’immigration nord-africaine.

Centre commercial du Mas-du-Taureau, Vaulx-en-Velin

Cet élargissement repose sur une dynamique collective articulée à un modèle économique éprouvé : petits paniers, beaucoup de paniers. Celui-ci prend forme dans un environnement social populaire marqué par l’interconnaissance et un réseau de sociabilité dense. Ainsi, le Leader Price affiche un panier moyen de 9 € pour quelque 1 500 clients/jour, alors que la même enseigne dans une ville voisine réalise le même chiffre d’affaires avec un panier moyen de 30 € pour 600 clients/jour. Les établissements de restauration rapide affichent un ticket moyen entre 4,5 et 5,5 € quand la moyenne nationale se situe à 9 € 7. Ce modèle économique permet de compenser les faibles marges ; il permet aussi aux commerçants de s’adapter à la demande locale particulièrement défavorisée, et de se rendre attractifs dans un environnement urbain où l’offre, notamment alimentaire, est étoffée 8. La recette éprouvée s’appuie donc sur des prix compétitifs, mais aussi sur le maintien de la qualité et une grande diversité de produits vendus, notamment dans les secteurs concentrés (quatre boulangeries, trois boucheries et trois snacks cohabitent au Mas du Taureau).

Centre commercial du Mas-du-Taureau, Vaulx-en-Velin

Ces concentrations commerciales instaurent une concurrence éprouvante pour les entrepreneurs, mais elles permettent à l’offre commerciale de proximité de devenir attractive pour les non-résidents. Un marché bihebdomadaire de quelque 200 étals9 a aussi grandement contribué à la transformation de ce qui était un centre commercial de proximité en véritable centralité marchande populaire. Le centre bénéficie en outre d’une desserte intéressante en transports collectifs, avec une ligne structurante. Entre 8 h et 12 h 30, environ trente-trois passages alimentent un flux moyen de 2 376 personnes.
Ce fonctionnement bouscule les échelles de distribution connues et théorisées par Margaret Crawford (Mangin 2004). Ainsi, le neighbourhood center ou « centre de quartier » ne devrait pas être en mesure de rayonner au-delà d’une distance parcourable à pied, soit environ 3 km. Les performances du centre commercial du Mas du Taureau marquent probablement l’avènement d’un type particulier de centralité périphérique métropolitaine, dont les fonctions typiques d’un centre historique sont absentes. Cela étant, la centralité du Mas du Taureau a une forte dimension ethnique et rappelle les « centralités minoritaires » d’Anne Raulin (2000), un concept inspiré du fonctionnement des « petites patries » nord-américaines qui servent souvent à mettre en scène une ouverture sur le monde.
Ces constats interrogent les interventions publiques. Dans le cas du Mas du Taureau, celles-ci semblent relativement aveugles à la réussite économique des commerces, se focalisant plutôt sur les dysfonctionnements, réels. Peuvent-elles évoluer pour appuyer le développement d’une telle centralité commerciale minoritaire ?

Marché bihebdomadaire, quartier du Mas-du-Taureau, Vaulx-en-Velin

Quartier du Mas-du-Taureau, Vaulx-en-Velin

 

  1. Estimation réalisée sur la base d’entretiens et confirmée par des études Intencité.
  2. Quelque 900 logements détruits ces quatre dernières années.
  3. D’après le système d’information géographique de la politique de la ville.
  4. L’ANRU est l’Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine. Depuis 2015, le quartier figure dans le Nouveau Programme National de Renouvellement Urbain (NPNRU).
  5. Communément appelé « baux précaires », ce type de conventionnement est établi entre le propriétaire public et le commerçant en prévision de la démolition du site.
  6. En exemple : la pharmacie atteint les 3 M€ de chiffre d’affaires annuels, la supérette-boucherie environ 1,4 M€, le Leader Price 4,5 M€.
  7. D’après GIRA Foodservice.
  8. Avec ses 26 commerces sédentaires, le Mas du Taureau se positionne comme la troisième polarité commerciale du nord de la ville, derrière le centre-ville et ses 42 cellules commerciales et Vaulx-Village et ses 45 commerces.
  9. 97 étals en 2012, 131 en 2014 d’après des données municipales.

© N. Zouari , ©GPV_vaulx_en_velin

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Plan du Quartier : Mas_du_taureau
Références bibliographiques

AMSELLE J.-L., L’Ethnicisation de la France, Paris, Lignes, 2011, 136 p.
DESSE R.-P., « Le commerce dans les grands ensembles » in Aménagement et résilience du commerce urbain en France, Paris, L’Harmattan, coll. « Itinéraires géographiques », 2014, p. 121‑160.
GASNIER A. et GRELLIER A., « Commerce et renouvellement urbain. Une interaction palliative des maux de la ville française ? » in Le Commerce dans tous ses états : espaces marchands et enjeux de société, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2014, p. 71‑80.
MADRY P., « Pas de quartier pour le commerce », Pour, no 186, 2006, p. 36‑40.
MANGIN D., La Ville franchisée : formes et structures de la ville contemporaine, Paris, Éd. de la Villette, 2004, 398 p.
RAULIN A., L’Ethnique est quotidien : diasporas, marchés et cultures métropolitaines, Paris Montréal, L’Harmattan, coll. « Connaissance des hommes », 2000, 229 p.
RÉMY J., L’Espace, un objet central de la sociologie, Toulouse, Érès, 2015, 183 p.
SOUMAGNE J. (dir.), Aménagement et résilience du commerce urbain en France, Paris, L’Harmattan, coll. « Itinéraires géographiques », 2014, 272 p.
ZUKIN S., KASINITZ P. et CHEN X., Global Cities, Local Streets : Everyday Diversity from New York to Shanghai, 1 edition (Routledge)., New York, 2015, 242 p.

 

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