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Identification d’une rue

Identification d’une rue

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Pierre Roca d’Huyteza
Architecte urbaniste
D'une ville à l'autre

Parler de la rue ? Je dois dire avec un peu de culpabilité que je ne lui ai guère porté d’attention ces dernières années. Je ne suis pas le seul à vrai dire, mais cela ne m’exonère pas. Qui s’intéresse encore à « sa » rue ? Qui s’y est un jour vraiment intéressé ? Indifférence liée à l’habitude ou au fait de l’avoir trop longtemps pensée comme une rue-objet, objet technique sans personnalité propre. Le confinement m’a tenu éloigné d’elle. C’est l’occasion de ressentir son existence, de songer à ses qualités ou à ses défauts ; de réfléchir à l’importance qu’elle a pour moi. On a tous « notre » rue, celle que l’on emprunte le plus souvent pour aller travailler, pour amener les enfants à l’école ou pour faire des courses.

Ma rue n’est pas une rue exceptionnelle. Elle n’est pas ornée d’une multitude de commerces ou pavée de grandes dalles de pierre, très chères. C’est une rue de quartier, toute simple.

Ma rue a de belles lignes, harmonieuses et régulières. Elle n’a pas de ces déhanchés insupportables qui donnent le sentiment d’être dans un circuit de karting. Parfois, un bel arbre souligne son inflexion.

Ma rue a une belle bordure ; une bordure élégante, assez large, aux bords bien tendus. Lisse et sombre, elle contraste avec le trottoir et s’affirme dans le paysage. Quand la rue tourne, elle se courbe. Et ses courbes accompagnent le chemin avec grâce et non par un assemblage de morceaux mal agencés. Mais ce que j’aime particulièrement c’est qu’elle est la même depuis l’entrée de la ville jusqu’au centre-ville. Elle n’est pas moins « chic » que dans le centre. Je me sens considéré. C’est elle qui relie tous les points de la cité. Elle est le fil d’Ariane, la continuité. Quand je ne la vois plus, c’est que j’ai changé de ville.

Vu de loin, son fil d’eau est tout ce qu’il y a de plus régulier. Les connaisseurs diront qu’une rue se juge à son fil d’eau. Dans ma rue, il est tiré très droit et glisse dans la pente avec une grande continuité. Les orfèvres du nivellement, auxquels Haussmann avait confié les nouvelles rues parisiennes, en serait jaloux !

Son trottoir est large et bien plat. J’y marche avec assurance malgré le poids des années. Je m’y sens bien. J’aime son revêtement qui est resté très régulier. Elle n’a pas ces accidents, ces creux et ces bosses qui rendent certains parcours si pénibles. Elle est confortable. Ce n’est pas un patchwork de matériaux. Sa peau n’est pas vulgaire. Elle n’a pas ce « rose » un peu artificiel de beaucoup de trottoirs toulousains. Elle est sobre mais, à y regarder de plus près, son grain est varié. Cela lui donne une vraie complexité.

Certes, on y trouve quelques plaques d’égout et des ouvrages techniques, mais ils sont bien rangés et ne nuisent pas à la continuité de l’espace. Les joints sciés dessinent, d’un trait savant, une trame discrète. Il y a eu de l’attention mais pas d’ostentation. Des spécialistes de l’espace, architectes ou paysagistes, l’ont regardée dans sa globalité.

Ma rue n’est pas encombrée de trop de choses rapportées. Il n’y a pas tous ces potelets de couleur, ses poternes à géraniums, ces panneaux publicitaires qui défigurent tant de ses voisines et transforment la marche en parcours d’obstacles.

Permettez-moi de parler des dessous de ma rue car son tréfonds reste encore vierge. Il n’y a ni ces fils ni ces tuyaux que la ville moderne s’est ingéniée à installer dans le désordre. Ma rue a encore son bon sol, et l’on a pu le creuser pour y aménager de vrais fosses de plantations et créer ainsi de beaux alignements de chênes qui structurent la perspective et m’offrent leur immense ombre.

Ma rue est propre et ce n’est pas un moindre détail. Je remercie ceux qui s’en occupent. C’est déjà beaucoup d’avoir une rue propre.

Ma rue a de belles franges. Je ne peux tout décrire, mais je voudrais évoquer ce mur en pierres dont j’admire la facture chaque matin. Quand je passe devant l’école, je regarde les parents papoter autour du petit parvis. J’aime aussi les petits jardinets des maisons qui la bordent, derrière leurs grilles toutes simples. Le soir, quand je rentre, je vois la lumière dans les cuisines et les habitants qui s’affairent. Il y a aussi un immeuble dont le hall d’entrée reste éclairé. Cela me rassure. Tout cela est un peu disparate mais crée de la diversité. Je plains alors ceux qui vivent dans des rues sans lumières, bordées de barrières industrielles, de rez-de-chaussée aveugles, d’immeubles trop longs, trop gros, ou de haies opaques.

Je ne voudrais pas finir sans évoquer l’essentiel. Quand je marche dans ma rue le matin, je croise toujours trois ou quatre personnes. Toujours les mêmes. On ne s’est jamais salués, mais on se regarde. J’imagine leur quotidien, leurs habitudes, et je m’amuse à l’idée qu’elles vivent dans ma ville, une autre vie. Je croise aussi un homme, assis par terre, qui me serre la main même les jours où je suis moins généreux.

Tout le monde parle du métro, si grand, si beau, si fort, mais ce serait bien de parler de ma rue ! Car c’est bien parce que ma rue est jolie et agréable que j’accepte, chaque jour, de laisser ma voiture au garage, et de marcher 15 minutes pour rejoindre la station la plus proche ! Promis ! Je n’oublierai plus de me soucier d’elle…

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